Le jeu de pouvoir du Hezbullah

Publié par Caroline Glick le 17/5/2008

I l n’a fallu qu’une semaine au Hezbollah pour mettre le gouvernement du Liban à genoux. La décision du gouvernement Siniora d’annuler mercredi ses décisions d’interdire le système de télécommunications indépendantes du Hezbollah et de licencier l’agent du Hezbollah de son poste de chef de la sécurité à l’aéroport de Beyrouth a constitué sa reconnaissance effective du rôle prééminent du Hezbollah au Liban.

Ce qui est intéressant au sujet de renversement réussi du gouvernement élu du Liban, c’est qu’après que ses forces aient vaincu ses ennemis, le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah a ordonné à ses hommes de regagner leurs ténèbres habituelles. Pourquoi le Hezbollah n’a-t-il pas simplement renversé le gouvernement ? Comprendre pourquoi le Hezbollah a refusé de s’emparer du Liban est une clé non seulement pour comprendre le Hezbollah, mais aussi pour comprendre le Hamas, le Fatah et l’insurrection en Irak.

Une réponse convaincante à cette question réside dans le travail classique de David Galula, ‘La guerre de contre-insurrection : théorie et pratique’. Galula, mort en 1967, était lieutenant-colonel dans l’infanterie de Marine française. Il servit comme commandant de compagnie en Algérie pendant l’insurrection du FLN là-bas. La guerre de contre-insurrection, qu’il écrivit en 1964, est largement fondée sur l’expérience française en Algérie et en Indochine, et sur la théorie révolutionnaire communiste chinoise. Galula fournit une description concise et claire des mouvements d’insurrection ou révolutionnaires, de leurs stratégies et tactiques. A l’opposé, il donne des recommandations claires pour la victoire de ceux qui s’opposent à l’insurrection.

Comme Galula l’a expliqué, l’un des principaux avantages que les insurgés ont sur les gouvernements qu’ils cherchent à renverser, c’est leur absence de responsabilité en matière de gouvernance. Loin de chercher à gouverner la population locale, le but des insurgés est seulement de démontrer par le sabotage, la terreur et les opérations de guérilla que le gouvernement est incapable de maintenir l’ordre. Et il est bien plus facile et moins coûteux de semer le désordre et le chaos que de maintenir l’ordre et d’assurer la sécurité publique.

Quant au Hezbollah, Nasrallah et ses patrons iraniens n’ont pas d’intérêt à prendre des responsabilités au Liban. Ils ne veulent pas collecter les impôts, ramasser les ordures, construire des écoles ou des universités.

Le Hezbollah et ses suzerains iraniens souhaitent détenir l’usage total du Liban comme base de lancement d’attaques contre Israël et les USA. Ils souhaitent maintenir et étendre les arsenaux du Hezbollah. Pour cela, ils ont besoin d’un accès sans entraves, et si besoin, du contrôle des frontières du Liban, ses ports et son aéroport.

Ils ont besoin d’augmenter et d’entraîner l’armée du Hezbollah, et de cultiver des cadres loyaux envers le Hezbollah parmi les shiites du Liban pour combattre Israël. Aussi, ils doivent cultiver la loyauté et la dépendance chez les shiites du Liban, pour utiliser leurs villages comme aires de lancement d’attaques contre Israël, comme couverture pour se cacher dans les contre-attaques israéliennes, et comme centres de recrutement pour fournir leurs lignes en combattants.

Au cours de la semaine passée, le Hezbollah a assuré cette liberté par son attaque réussie contre le gouvernement Siniora. Aujourd’hui, personne n’émettrait un couinement ou une plainte alors que le Hezbollah importe encore plus d’armes sophistiquées de Syrie et d’Iran. Personne ne piperait mot quand le Hezbollah affirme ouvertement son contrôle sur la frontière avec Israël, ou place ses commandants en charge des unités de l’armée libanaise le long de la frontière.

Galula met en avant que le premier objectif d’insurgés aux premières étapes de leurs longues campagnes, c’est de s’assurer le soutien des populations locales. A cet aune, on pourrait croire qu’en attaquant le gouvernement Siniora et ses partisans, le Hezbollah agissait contre ses intérêts. Mais nous n’en sommes plus aux étapes précoces de l’insurrection du Hezbollah. A ce stade avancé du jeu, le Hezbollah considère de peu d’importance les sentiments des Libanais druzes, chrétiens et sunnites. Personne n’a le pouvoir de défier cette primauté.

Le refus du Hezbollah de prendre la responsabilité du pays qu’il contrôle dans les faits dément la logique qui a guidé les gouvernements israéliens depuis 1993. Depuis la mise en place du « processus de paix » avec l’OLP en 1993, en passant par le retrait du Sud Liban en 2000, par le retrait d’Israël de Gaza en 2005, jusqu’au transfert actuel par le gouvernement Olmert-Livni-Barak du contrôle sur les villes palestiniennes de Judée et de Samarie aux milices du Fatah, et à la réduction des opérations contre-terroristes en Judée, Samarie et à Gaza, les gouvernements israéliens successifs ont argumenté qu’ils pouvaient, en se retirant, contraindre leurs ennemis non étatiques – les Palestiniens et le Hezbollah – à mettre fin à leur guerre asymétrique, et à prendre la responsabilité de l’ordre public.

L’affirmation répétée est que si le Hezbollah et les Palestiniens sont en charge du territoire, ils ne disposeraient plus d’Israël à malmener, et se transformeraient d’eux-mêmes d’insurgés en respectables autorités civiles obligées d’abandonner la guerre au profit de la construction de l’économie et du maintien de l’ordre public.

Le problème fondamental quant à cette assertion stratégique israélienne est qu’elle ignore les intérêts fondamentaux de l’autre côté. Le Hezbollah et les Palestiniens n’ont aucun intérêt à instiller l’ordre dans les territoires qu’ils ont arrachés au contrôle israélien. Ils souhaitent utiliser ces territoires pour continuer leur guerre contre Israël, et utilisent les populations locales pour faire avancer leurs efforts de guerre. A la fin, leur objectif n’est pas de développer les économies locales, mais d’entretenir la dépendance au sein de la population locale. Les seuls autorisés à prospérer dans les zones qu’ils contrôlent sont les officiels de haut rang. Les masses sont rendues dépendantes des insurgés pour les services de base. Et à travers la fourniture de services, les insurgés endoctrinent les locaux à leur cause. C'est-à-dire que les gouvernements israéliens successifs ont échoué à reconnaître ce fait simple que l’absence de contrôle israélien sur le terrain ne peut pas plus obliger le Hezbollah, le Hamas ou le Fatah à agir de façon responsable et pacifique que l’infortuné gouvernement Siniora ne peut obliger le Hezbollah à accepter son autorité.

Galula a expliqué que le point de départ de toutes les insurrections est de trouver et de faire progresser une cause politique ou une idéologie. « La meilleure cause dans le projet des insurgés en est une qui par définition peut attirer le plus grand nombre de partisans et repousser le minimum d’opposants » écrivait-il.

Aussi bien dans les sociétés libanaise et palestinienne, et de fait travers tout le monde arabe, cette cause est la destruction d’Israël.

En identifiant l’hostilité inhérente de la cause de ses ennemis jusqu’en 1993, Israël utilisa les tactiques de contre-insurrection classiques pour les vaincre. Il chercha à établir l’ordre en Judée, Samarie, à Gaza, et dans sa zone de sécurité au Sud Liban, et dans une large mesure, il y réussit. Le soulèvement palestinien de 1987 fut aisément dompté et dès 1991, il fut vaincu et discrédité. Le Liban Sud, sous le parapluie de sécurité d’Israël et contrôlé par l’Armée du Liban Sud, était la région la plus prospère dans le Liban ravagé par la guerre civile.

Mais c’est alors que le mouvement pour la paix israélien prit le pouvoir. A la base, son objectif est de légitimer la cause des ennemis d’Israël, de délégitimer la propre cause d’Israël, et ainsi forcer le gouvernement et la société israélienne à capituler devant ses ennemis dans l’intérêt de la « paix ». A partir de 1993, le mouvement de la paix avait affirmé sa prééminence idéologique sur les classes gouvernant Israël, et inséra ainsi le pays directement dans le piège de l’idéologie des insurgés.

Galula expliquait : “La cause des insurgés doit être telle que celui qui s’oppose à l’insurrection ne peut y adhérer, ou ne peut le faire qu’au risque de perdre le pouvoir ». Israël ne peut pas réussir à adopter la cause de ses ennemis parce que celle-ci est la destruction d’Israël. Pourtant, c’est essentiellement ce qu’Israël a fait au cours des quinze années écoulées.

Dans le cas palestinien, la réflexion a été qu’Israël peut obliger les Palestiniens à accepter sont droit à l’existence en donnant aux Palestiniens un Etat. Pourtant là encore, Israël n’a pas réussi à reconnaître la nature de ses ennemis, ou leur motivation. Aussi bien les Palestiniens et le Hezbollah sont soutenus par des Etats dont l’assistance provient de ce leur rôle est perçu comme l’avant-garde du jihad mondial. Israël est perçu par l’Iran, la Syrie, l’Arabie saoudite, l’Egypte et d’autres comme le ‘Petit Satan’ qui doit être détruit de façon à faire tomber le ‘Grand Satan’, l’Amérique.

L’œuvre de Galula date des années 1960, quand les insurgés étaient largement parrainés par l’URSS et la Chine communiste. Ils combattaient au nom du communisme international dans sa guerre contre le capitalisme et l’impérialisme. La nature globale des insurrections locales empêchait toute possibilité de parvenir à un accommodement entre insurgés et contre-insurgés. Comme l’expliqua Galula : « Une guerre révolutionnaire locale fait partie de la guerre mondiale contre le capitalisme et l’impérialisme. De là, une victoire militaire contre l’ennemi local est en fait une victoire contre l’ennemi mondial, et contribue à sa défaite finale ». Ce constat est également vrai si le communisme est remplacé par l’islam ; et le capitalisme et l’impérialisme sont remplacés par la démocratie et le sionisme. Etant donné le rôle crucial de la guerre contre Israël dans l’idéologie jihadiste, il n’y a aucun moyen pour les insurgés de parvenir à un arrangement avec ce pays. Toutes les retraites israéliennes doivent être perçues comme des capitulations.

Superficiellement, la prise de contrôle de Gaza des mains des milices du Fatah tend à militer contre la thèse de Galula. Si le Hamas veut semer le chaos, alors pourquoi s’est-il présenté aux élections, et se serait-il attaché lui-même des responsabilités territoriales et économiques ? Le fait est que ni le Fatah, ni le Hamas n’ont utilisé leur contrôle sur le territoire et les populations locales pour améliorer l’ordre. Au contraire, aussi bien sous le Fatah que le Hamas, l’Autorité Palestinienne a refusé d’accepter la responsabilité de quoi que ce soit. Elle a demandé à Israël et à l’Occident de financer, de nourrir, et de prendre soin de sa population, pendant qu’elle bâtit des armées terroristes et endoctrine la société palestinienne à la cause de la destruction d’Israël. Si au Liban, le problème central est que le gouvernement Siniora est trop faible pour le Hezbollah, à l’AP, le problème central est que chacun est le Hezbollah. Et dans l’unique éventualité où les dirigeants du Fatah devraient accepter le droit d’Israël à l’existence, le dirigeant du Fatah Mahmoud Abbas détient bien moins de pouvoir pour prendre des mesures contre le Hamas que Siniora n’en n’a contre le Hezbollah.

Le Président George W. Bush a affirmé à plusieurs reprises que l’antidote aux insurrections, c’est la liberté. Il y a beaucoup de vérité dans cette déclaration. Il suffit d’observer les développements étonnants en Irak au cours de l’année passée – où les Shiites et les Sunnites se dressent contre les insurgés, et le gouvernement irakien mène au succès la contre-insurrection à Bassorah et à Bagdad, pour voir que la liberté peut battre le jihad. Pourtant la différence entre l’Irak d’un côté, le Liban et l’AP de l’autre, c’est que l’armée des USA en Irak combat les insurgés et permet ainsi aux Irakiens de choisir la liberté. Jusqu’en 1993, Israël a combattu les groupes d’insurgés palestiniens, et a permis aux Palestiniens de base de faire ce même choix. Et jusqu’en 2000, Israël a permis aux résidents du Liban Sud de choisir aussi la liberté. Israël n’a échoué à la fin que parce que il était lui-même convaincu que ses ennemis avaient la justice de leur côté.

Ce que nous apprenons du retour dans les ténèbres du Hezbollah, de l’utilisation de Gaza par le Hamas comme aire de lancement pour bombarder des cliniques d’accouchement et des écoles israéliennes, et de la kleptocratie jihadiste du Fatah, ensuite, c’est qu’il n’y a aucun moyen pour obliger les insurgés à changer de nature en se retirant ou en leur conférant du pouvoir et de la légitimité. La seule manière de permettre à la liberté de battre le jihad, c’est que les forces de la liberté prennent le contrôle des enclaves d’insurgés, emportent sur eux la victoire et confèrent ainsi aux populations locales le pouvoir de choisir d’être libres.

En Irak, l’armée des USA fait bravement progresser cette tâche digne de Sisyphe. Au Sud Liban, en Judée, en Samarie et à Gaza, la seule force capable de vaincre vraiment les insurgés jihadistes est Israël. Jusqu’à ce qu’il le fasse, le Hezbollah, le Hamas et le Fatah continueront de semer le chaos dans leurs sociétés, de terroriser les Israéliens, et de donner tort au mouvement israélien pour la paix, en refusant de prendre la responsabilité pour leur peuple.

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